Manifeste de l’opposition à l’Union des Nations Confinées

Auteur : Compagnie Jabberwock

Pour retrouver tous les articles liés à l’Union des Nations Confinées : https://expoconfinement.univ-tours.fr/tag/nosdecrets/

Décret n° 2020-0604

Vu le Décret n° 2020-0517 relatif à la création du l’UNC ;

Vu le Décret n° 2020-0502 relatif au recensement des Confi-nations ;

Il est reconnu ce jour, et pour la durée du projet Expoconfinement, le droit pour les personnes morales et physiques n’appartenant pas à la communauté des Nations Confinées de s’exprimer dans les organes d’information de l’Union.


Confi-nation

Je pense à la pièce de Brecht, Les Jours de la commune, à la fin de laquelle Adolphe Thiers, le massacreur, rentre dans Paris avec les nobles et les bourgeois revenus de Versailles. Ils marchent aux milieux des cadavres des ouvriers gisants dans les rues de la capitale. Et Thiers se tourne vers les gens du haut monde, richement vêtus, et leur dit : « La France, mesdames et messieurs, c’est vous. »

Thiers, disant cela, pose implicitement que selon lui, la France, ce ne sont pas ces ouvriers et artisans sacrifiés et baignant dans leur sang. Déjà, en 1871, certains étaient considérés comme moins français que d’autres, ayant moins de valeurs que d’autres dans la construction nationale.

Le pays est confiné, dit-on. Les gens font du télétravail, dit-on.

Dans la ville où j’habite, Saint-Denis, que le sociologue Hamza Esmili définit très bien comme « haut-lieu des formes les plus récentes et les plus précaires de l’immigration ouvrière»*, le confinement apparait avec une effrayante crudité pour ce qu’il est : un luxe. Et un luxe fort inégalement partagé.

Car non, le pays n’est pas confiné. Les maçons, les mécaniciens, les caissières, les femmes de ménages, les livreurs, sont forcés d’aller travailler malgré le danger sanitaire. Quand les cadres font entre eux des réunions Skype en restant chez eux, les femmes de ménages continuent de prendre le RER pour aller à Paris nettoyer les bureaux vides. Une main d’œuvre venue principalement d’Afrique et d’Asie, soumise à des contrats précaires, la plupart du temps journaliers, et n’ayant d’autre choix que de continuer le travail ou de ne plus pouvoir se loger ni manger. Cette inégalité devant la maladie n’est pas sanitaire, mais politique. Elle relève d’un choix national et révèle dans une lumière brutale et froide que pour nos dirigeants, certaines vies ont moins de valeurs que d’autres.

Trois histoires, parmi tant d’autres, pour illustrer le rapport de la nation au confinement : la récente confi-nation.

1/ Dans une ville en bordure de Paris, des migrants campent sur les berges d’un canal. Au début du confinement, les autorités ont coupé les arrivées d’eau auxquelles ils s’approvisionnaient jusqu’alors. Ils se sont retrouvés contraints de boire l’eau malsaine du canal.

2/ Fin mars, un préfet déclare officiellement que « face aux difficultés de recrutement rencontrées par la profession agricole et pour répondre aux besoins en main-d’œuvre exprimés, [il] mobilise les réfugiés ». L’image d’une « mobilisation » (le mot est important) de ceux que depuis tant d’années on gaze et on matraque, pour soutenir l’agriculture nationale, donne le vertige. Face au tollé provoqué par sa mesure, ce préfet a tenu à préciser qu’il s’agirait uniquement de volontaires et qu’ils seraient payés. Vous vous rendez compte ? En plus ils seront payés ? Trop sympa le mec !

3/ Dans une petite ville située dans une région industrielle historique, le maire a, au début du confinement, proposé de distribuer des masques aux plus de 70 ans. Mais à une condition : être inscrit sur les listes électorales. Or, dans cette ville, beaucoup de vieux ouvriers sont immigrés, et une grande partie d’entre eux n’a pas le droit de vote.

La confi-nation fait apparaître ce que la nation cache, ce qu’elle considère comme son autre, et qu’à ce titre elle se sent libre d’exploiter, et dont elle ne se sent pas tenue d’assurer la protection.

La confi-nation est un confinement troué. Partiel. Un confinement permis à ceux que la nation considère comme sien.

La confi-nation n’est possible que par ceux qui ne sont pas confinés.

La confi-nation n’est permise que par ceux qui n’en font pas partie.

Il serait bon que la confi-nation se dissolve, et de créer un vrai espace commun.

Confi-nation (c) Vincent Farasse

*voici le lien vers l’article du sociologue Hamza Esmili : Le confinement, ce luxe dont les plus pauvres sont privés